Internet, entraide en ligne et usage problématique.

Internet, outil d’échange et d’entraide sociale, améliore le bien-être, mais peut aussi avoir des effets pervers : la méta-analyse de Ma et al. examine le lien entre le soutien social en ligne et l’usage problématique d’internet (PIU), avec une approche méta-analytique.

Cette démarche apporte un éclairage nuancé et rigoureux sur les relations entre entraide en ligne et usage excessif, jusqu’à l’ »addiction« .

On vous explique.

L’échange social – entraide, écoute, conseils – est un facteur déterminant du bien-être et de la santé mentale. Or, avec l’avènement des réseaux et messageries numériques, la socialisation passe de plus en plus par l’écran. Si le soutien social en ligne (OSS, pour Online Social Support) peut rendre d’immenses services (briser l’isolement, apporter du réconfort, renforcer l’estime de soi…), certains chercheurs alertent aussi sur un effet secondaire possible : à force de rechercher du soutien en ligne, ne risque-t-on pas de tomber dans une forme d’addiction ou un usage excessif d’internet ?

Beaucoup d’études ont tenté de mesurer ce lien, mais leurs résultats sont variables voire contradictoires. D’où l’intérêt d’une synthèse méthodique.

Objectif de l’étude : distinguer corrélation, modérateurs et mécanismes.

En réalisant cette étude, les auteurs visaient trois objectifs principaux :

1. Estimer la force et le sens du lien entre soutien social en ligne et usage problématique d’internet (PIU, Problematic Internet Use).

2. Identifier les variables qui modèrent ce lien (genre, âge, type d’usage internet, etc.).

3. Discuter des implications et limites de ces résultats.

Méthodologie.

L’étude respecte les standards internationaux PRISMA pour les méta-analyses. Sur 1966 articles identifiés, seuls 31 respectent des critères stricts : il s’agit d’études quantitatives, publiées entre 2013 et 2024, portant sur le lien entre OSS et PIU, sur des publics variés (surtout jeunes adultes et adolescents, mais aussi population générale en Europe, Asie, États-Unis, Pakistan).

Les sources sont diversifiées : 5 bases de données en anglais, 3 en chinois.

Les outils de mesure d’OSS et PIU sont aussi multiples : certains centrés sur le soutien de pairs rencontrés exclusivement en ligne, d’autres couvrant tout type de contact numérique.

Pour chaque étude, les auteurs extraient :

  • la taille d’effet de la corrélation entre OSS et PIU- les caractéristiques des échantillons (genre, âge, pays, type d’addiction mesurée : réseaux sociaux, smartphone, internet en général…)
  • la qualité méthodologique (évaluée via un outil reconnu, NIH 2020)
  • les données sur le risque de biais de publication.

Résultats

Les chercheurs ont trouvé un lien modéré et significatif entre soutien social en ligne et usage problématique d’internet. Le résultat principal est que plus on perçoit ou recherche du soutien social via internet, plus on tend vers un usage problématique (r = 0,293, modéré et significatif). Ce chiffre signifie qu’il existe une association de taille intermédiaire – non négligeable, mais pas systématique.

Il n’a pas été mis en évidence de lien direct de cause à effet, mais des liens complexes. La nature transversale des études incluses ne permet pas d’affirmer que le soutien en ligne génère une addiction : il s’agirait plutôt d’une dynamique interactive. Deux grands modèles théoriques sont évoqués . Le premier est la théorie de la gratification : les individus utilisent le numérique pour satisfaire certains besoins sociaux, mais la gratification rapide du soutien en ligne peut renforcer l’envie, voire précipiter un usage problématique. Le second modèle est la théorie du recours compensatoire : ceux qui manquent de soutien ou se sentent isolés hors-ligne sont plus enclins à se tourner vers l’OSS, parfois jusqu’à l’excès.

Les chercheurs ont également analysé les facteurs que influençaient ce lien (analyse des modérateurs). Ils ont ainsi mis en évidence :

  • Le genre : Le lien est significativement plus fort chez les femmes que chez les hommes. Plusieurs hypothèses : importance sociale accrue des relations chez les femmes, plus grande recherche du soutien pour faire face au stress, etc.
  • Le type d’usage problématique mesuré: La corrélation la plus forte concerne les personnes ayant un usage problématique des réseaux sociaux (r ≈ 0,38), devant l’usage global d’internet (r ≈ 0,25) ou du smartphone (r ≈ 0,16). Ceci suggère que c’est l’aspect social/communautaire des réseaux qui accroît le risque d’usage excessif.
  • L’âge et le contexte culturel ne modifient pas significativement le lien : les jeunes adultes, adolescents et le grand public semblent également concernés, quel que soit le pays (même si la majorité des études proviennent d’Asie).L’outil de mesure du soutien social ne joue pas de rôle modérateur significatif : que le soutien vienne d’amis connus ou de contacts uniquement virtuels, l’effet global est comparable.

Robustesse, biais et qualité méthodologique

La qualité générale des études incluses est jugée correcte (majoritairement «fair»), le risque de biais de publication est faible, et l’analyse statistique prend en compte l’hétérogénéité substantielle (I² = 94,7 %). Plusieurs tests (funnel plot, fail-safe N, régressions) confirment l’absence de biais majeur. Aucun outlier unique ne biaise les résultats.

Limites de l’étude

La première limite est la forme des études prises en compte: toutes les études étant transversales, il n’est pas possible de conclure sur un sens de causalité.

Par ailleurs, l’usage massif de questionnaires auto-déclarés induit des biais, et notamment un risque de biais de désirabilité sociale ou d’imprécision.

De plus, si le auteurs semblaient bien connaître les données démographiques des jeunes participants (adolescents/étudiants), les données concernant les adultes plus âgés étaient plus imprécises.

La non prise en compte de la littérature grise (non publiée) a également pu induire un biais.

Enfin, la diversité des outils, des contextes, et des définitions limite la précision des prédictions individuelles.

Quels enseignements pour le grand public et les professionnels ?

Le soutien social en ligne, loin d’être un facteur uniquement protecteur, peut contribuer à des usages excessifs voire à l’addiction s’il devient la principale source de gratification sociale.

S’unir et échanger en ligne est bénéfique… à condition que cela ne se substitue pas entièrement au lien social hors-ligne.

Les réseaux sociaux, par leur conception baséesur dark patterns (likes, commentaires, gratification immédiate…), sont particulièrement liés au risque d’usage problématique. Les femmes et les jeunes adultes semblent d’ailleurs particulièrement concernés, ce qui doit attirer l’attention des utilisateurs, des parents et des professionnels pour guider la prévention.

Toutefois, une approche nuancée s’impose : il ne s’agit pas de diaboliser le soutien en ligne, mais d’identifier les situations ou il devient un refuge exclusif, au détriment du bien-être global.

Enfin, la recherche doit évoluer . Cette méta-analyse révèle que des études longitudinales, des mesures objectives de l’usage, une meilleure exploration de la diversité des profils et des contextes culturels restent nécessaires.

Conclusion

Le numérique transforme la manière dont nous construisons, recevons et donnons du soutien social. Cette méta-analyse éclaire un aspect souvent négligé : les bénéfices de l’entraide en ligne ne doivent pas masquer un possible effet « pervers », surtout chez les publics jeunes ou fragilisés. Un usage équilibré, alternant échanges réels et virtuels, reste la clé d’un rapport sain à l’internet et aux réseaux sociaux.

La prévention et la prise en compte de la qualité du soutien social hors-ligne apparaissent comme des leviers majeurs pour préserver un usage du numérique au service du bien-être, sans tomber dans l’excès.