Pourquoi certains français restent déconnectés ?

A l’Observatoire Psycho-Social du Numérique, on passe beaucoup de temps à essayer de comprendre pourquoi les gens restent autant devant leur smartphone, internet et les réseaux sociaux [1].

Mais c’est vrai qu’on s’est assez peu demandé « Mais pourquoi certaines personnes ne se connectent elles pas ? ». Et pourtant c’est une excellente question.

Heureusement, l’ANCT, le CREDOC et l’Université Rennes 2 ont produit un excellent rapport intitulé La société numérique française : comprendre les freins psychosociaux à l’usage du numérique.

On vous le résume.

pourquoi certains français restent déconnectés

Comprendre les freins psychosociaux à l’usage du numérique en France

Malgré la diffusion massive des équipements numériques et l’accès généralisé à Internet, la société française reste traversée par d’importantes inégalités de pratiques et d’appropriation du numérique. Le rapport analyse les raisons, souvent invisibles et peu étudiées, qui expliquent pourquoi certaines personnes demeurent éloignées ou réservées face aux technologies, et propose des pistes pour mieux inclure toute la population dans la société numérique.

Les trois grandes familles de freins psychosociaux

Le rapport distingue trois familles majeures de freins psychosociaux, qui découlent moins de difficultés techniques que du ressenti, des représentations et des postures individuelles et sociales. Ainsi, on recense:

  • Les freins de protection (47% de la population) : ils expriment la peur de risques concrets (cybercriminalité, vol de données, harcèlement en ligne) et reposent surtout sur la perception et l’anticipation de ces risques. Même ceux n’en ayant jamais été victimes peuvent vouloir limiter leurs usages, ce qui génère des habitudes d’évitement (ne pas acheter en ligne, ne pas publier de contenu personnel).
  • Les freins socioculturels (40%) : ils relèvent du sentiment de ne pas maîtriser les outils, de craindre l’erreur, ou de se sentir exclu socialement ou financièrement. Le ressenti de ses propres compétences (ou incompétences) et de son équipement, souvent nourri par l’autocensure ou la peur du décalage avec la norme dominante, engendre un désengagement du numérique même chez ceux qui disposent du matériel nécessaire.
  • Les freins à l’adhésion (20%) : il s’agit d’une prise de distance volontaire ou d’un désintérêt durable pour le numérique, découlant d’un mode de vie ou de valeurs ne reposant pas sur le digital. Pour certains, le numérique n’a tout simplement jamais été une nécessité ou un désir, indépendamment des compétences ou de l’accès à l’équipement.
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Origines sociales et dynamiques d’appropriation

L’appropriation des technologies numériques ne dépend pas uniquement de l’accès matériel, mais avant tout de leur intégration dans la vie quotidienne, via un processus social et subjectif. L’étude souligne notamment que les normes sociales dominantes (l’usage du courriel, la navigation sur des interfaces complexes) sont façonnées par des concepteurs issus de milieux favorisés, qui imposent ainsi leur vision d’un « usager standard ».

De fait, beaucoup d’usagers réels développent leurs propres stratégies et logiques d’usage, parfois très éloignées des prescriptions attendues. Le contexte de vie, les valeurs partagées et la socialisation (famille, quartier, catégorie socioprofessionnelle) jouent un rôle clé dans la façon dont chacun s’approprie ou non les outils numériques. C’est pourquoi une politique d’inclusion numérique doit prendre en compte cette diversité, plutôt que de chercher à imposer des usages uniformes.

Une typologie des postures psychosociales

Le rapport identifie quatre profils-types de relation au numérique en France :

  • Réfractaires (7%) : distance assumée, cohérente avec leurs valeurs et mode de vie, sans frustration vis-à-vis du numérique.
  • Empêchés (18%) : bonne volonté mais sentiment d’incompétence ou de manque de légitimité, souvent frustrés ou anxieux vis-à-vis de leur propre niveau technique/social.
  • Inquiets (37%) : usagers réservés car préoccupés par la protection des données et le risque de perdre le contrôle, qui limitent l’usage à la sphère pratique ou contrainte.
  • Technophiles (37%) : confiance forte dans le numérique, adoptent facilement de nouveaux outils et représentent souvent la norme sociale attendue.
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Enjeux pour l’inclusion numérique

Ce rapport plaide pour une prise en compte active de l’hétérogénéité des mondes sociaux dans les politiques publiques du numérique. L’évaluation purement technique des compétences ne saurait rendre compte de la diversité des rapports subjectifs au numérique. Pour développer des usages capacitant pour tous, il faut sortir d’une conception uniformisée et adapter l’accompagnement à la diversité des contextes et besoins, sans injonction dogmatique à l’adoption digitale.

En somme, réduire les freins psychosociaux à l’usage du numérique, c’est privilégier une médiation adaptée aux différents mondes sociaux, garantissant que chacun puisse trouver un sens, une utilité et une légitimité à s’approprier les technologies, selon ses besoins et projets personnels.