Dans notre précédent article, nous questionnions certaines idées concernant l’Education aux Médias et à l’Information (EMI), dans le contexte du vote à l’Assemblée Nationale Française de l’interdiction des Réseaux Sociaux aux moins de 15 ans.
L’EMI reste cependant un des piliers fondamentaux de l’accession à une pratique numérique citoyenne, responsable et raisonnée. Loin de la rejeter, nous avançons plutôt qu’il convient de la repenser (voire de la penser tout court). Pour y contribuer, nous vous présentons aujourd’hui une étude datant de mars 2024 qui vise à mieux comprendre les impératifs d’une EMI pertinente.
L’article présente une étude Delphi finlandaise en trois tours visant à identifier, auprès d’experts finlandais, les situations problématiques les plus importantes auxquelles les adolescent·es peuvent être confronté·es sur les réseaux sociaux, ainsi que les compétences nécessaires pour les prévenir et y faire face.
On vous raconte.

Contexte et objectifs
Les réseaux sociaux (réseaux de type Facebook, Instagram, Snapchat, WhatsApp, TikTok, etc.) constituent aujourd’hui un contexte majeur de socialisation, de divertissement et de construction identitaire chez les adolescents-es, avec des durées de connexion pouvant atteindre plusieurs heures par jour en Europe. Ils offrent des opportunités (expression de soi, liens sociaux, recherche d’information), mais exposent aussi les jeunes à des risques directs (cyberharcèlement, harcèlement sexuel) et indirects (contenus à risque, normes corporelles irréalistes, désinformation, incitation aux conduites addictives, atteintes à la vie privée, etc.) [1].
La littérature montre des effets négatifs potentiels sur la santé et le bien‑être (symptômes dépressifs, insatisfaction de vie, automutilations et conduites suicidaires, troubles du sommeil, problèmes de concentration, etc.).
Toutefois, les recherches restent très hétérogènes, et nous manquons d’un consensus d’experts sur :
- Les situations problématiques prioritaires liées à l’usage des réseaux sociaux par les adolescents.
- Les compétences jugées les plus importantes pour prévenir ces situations et y faire face.
L’objectif de cette étude est donc de construire un consensus expert sur ces deux points, afin d’éclairer les politiques publiques, les interventions éducatives et les recommandations à destination des professionnels et des parents.
Méthodologie
Les auteurs ont utilisé une méthode Delphi. Cette méthode (qui n’offre pas un niveau de preuve relatif) est appropriée lorsque la connaissance scientifique est limitée et qu’il s’agit de dégager un consensus à partir de jugements d’experts, tout en garantissant l’anonymat des réponses et en limitant les effets de domination ou de conformisme de groupe.
Le panel d’experts était composé de 22 spécialistes finlandais, issus de la recherche (éducation aux médias, sciences de l’éducation, psychologie, éducation à la santé, sciences de l’information), de l’enseignement (primaire, secondaire, lycée), des médias, et des secteurs social et médico‑psychologique (psychologues, pédopsychiatres, médecins, travailleurs de jeunesse). La sélection s’est faite par échantillonnage raisonné à variation maximale, à l’aide du Knowledge Resource Nomination Worksheet (KRNW).
L’étude a consisté en trois tours de questionnaires en ligne, sur sept semaines, en finnois.
Tour 1 (qualitatif) :
- 19 experts répondent à deux questions ouvertes :
- Lister les situations problématiques que les adolescents peuvent rencontrer sur les réseaux sociaux.
- Lister les compétences nécessaires pour prévenir et gérer ces situations
- Les réponses sont analysées par cinq membres de l’équipe, qui identifient les éléments qualitativement distincts, éliminent les doublons, reformulent en énoncés, et aboutissent à :
- 29 situations problématiques.
- 24 compétences.
Tour 2 (quantitatif) :
- 22 experts évaluent séparément l’importance de chaque item (situations, compétences) sur une échelle Likert en 7 points (1 = pas du tout important, 7 = très important.
- Les auteurs calculent médiane, mode, moyenne, écart‑type, Z‑scores, et différents indicateurs d’accord.
- Critères de sélection pour le tour 3 : médiane et mode ≥ 6, moyenne ≥ 5, Z‑score ≥ −1, afin de retenir les items jugés les plus importants tout en conservant un nombre suffisant d’items.
- Résultat : 16 situations problématiques et 19 compétences sont retenues pour l’ultime tour.
Tour 3 (classement) :
- 17 experts classent les 8 situations et les 8 compétences qu’ils jugent les plus importantes, en attribuant des points de 8 (plus important) à 1 (8e dans la liste), les autres items recevant 0.
- Le score théorique maximal pour un item est 136 (17 × 8). Les auteurs calculent pour chaque item : score total, moyenne, et trois indicateurs d’accord (proportion d’experts l’ayant placé en 1re position, dans la moitié supérieure ou dans le top 8).
Les considérations éthiques incluent l’anonymat des participants, l’obtention d’un consentement éclairé, la conformité au RGPD et aux recommandations finlandaises sur la conduite responsable de la recherche ; le comité d’éthique universitaire a estimé qu’une autorisation formelle n’était pas nécessaire en raison de l’anonymisation.

Principales situations problématiques identifiées
Les experts considèrent la plupart des 29 situations comme importantes, mais le classement final met particulièrement en avant trois catégories de risques : cyberviolence, sexualité et exposition à des contenus ou normes nocifs.
Les trois situations jugées les plus importantes (scores du tour 3) sont :
- Exposition au cyberharcèlement direct (comportements agressifs, humiliation publique, insultes, cyberbullying anonyme) : score 102 ; 29% des experts l’ont placé en première position ; 77% l’ont classé dans la moitié supérieure ; 100% dans leur top 8.
- Exposition au cyberharcèlement indirect (exclusion de communautés numériques, rumeurs et commérages en ligne) : score 74 ; 12% en première position ; 59% dans la moitié supérieure ; 82% dans le top 8.
- Exposition au harcèlement et aux agressions sexuels sur les réseaux sociaux : score 69 ; 29% en première position ; 53% dans la moitié supérieure ; 82% dans le top 8.
D’autres situations, avec des scores intermédiaires, sont également considérées comme importantes :
- Pressions liées à l’apparence (vision du monde centrée sur l’apparence) : score 44 ; 59% des experts le mettent dans leur top 8.
- Exposition à du matériel provocateur ou à comportements à risque (images ou vidéos de violence, mises en danger, consommation de substances, jeux d’argent) : score 44 ; 65% le classent dans leur top 8.
- Exposition au racisme ; manque de compétences pour analyser de manière critique les contenus ; troubles du sommeil liés à l’usage ; usage compulsif ou addictif ; comportements offensants du jeune lui‑même (faibles compétences émotionnelles) ; incapacité à gérer son temps en ligne ; peur de manquer (FOMO) ; partage d’informations personnelles sensibles ou de contenus privés d’autrui ; exposition aux arnaques et au temps d’écran excessif.
Le tableau 1 du papier montre que, dès le tour 2, la quasi‑totalité des 29 situations ont des médianes et modes élevés (souvent 6 ou 7), ce qui reflète une perception globale d’un large éventail de risques pour la santé et le bien‑être.
Compétences clés identifiées
Sur les 24 compétences initiales, 19 passent le second tour, puis sont classées au troisième tour. Les trois compétences jugées comme les plus importantes sont :
- Capacité à agir de manière responsable et sans blesser autrui sur les réseaux sociaux : score 80 ; 18% des experts la mettent en première position ; 71% dans la moitié supérieure ; 77% dans le top 8.
- Connaître les comportements interdits (usurpation d’identité, harcèlement sexuel, diffusion d’informations ou de contenus diffamatoires ou non autorisés) : score 72 ; 24% en première position ; 65% dans la moitié supérieure ; 71% dans le top 8.
- Savoir à qui s’adresser en cas d’exposition au cyberharcèlement ou au harcèlement (y compris sexuel) : score 58 ; 6% en première position ; 47% dans la moitié supérieure ; 77% dans le top 8.
Parmi les compétences importantes, on peut également ajouter :
- Capacité à demander de l’aide à un adulte de confiance (score 46) et à protéger sa vie privée (mots de passe, réglages de confidentialité), ainsi qu’à appliquer des pratiques de sécurité pour protéger sa propre vie privée et celle d’autrui.
- Capacité à agir avec empathie et respect envers les autres, à réguler ses émotions en ligne, à évaluer la crédibilité des informations et des posts (sachant que ce qui est montré n’est pas la totalité de la vie de la personne).
- Capacité à évaluer la fiabilité d’un contact inconnu, à juger quels contenus sont appropriés pour être publiés ou partagés, à comparer des informations issues de différentes sources, à identifier les situations problématiques dans sa vie quotidienne et à évaluer son propre comportement et celui des autres sur les réseaux sociaux.
- Capacité à expliquer l’impact des réseaux sociaux sur l’image de soi, l’estime de soi et la santé ; connaissance de ses droits (information, vie privée, liberté d’expression).
Les auteurs soulignent que ces compétences sont « transversales » : elles permettent de gérer plusieurs types de situations problématiques (pas seulement le cyberharcèlement), et renvoient à des dimensions de littératie numérique, de littératie en santé et de citoyenneté numérique.


Interprétation et mises en perspective
Les résultats confirment la centralité du cyberharcèlement et du harcèlement sexuel comme situations à fort impact direct sur le bien‑être, en cohérence avec des travaux antérieurs montrant leur lien avec une moindre satisfaction de vie, des troubles psychosomatiques, l’automutilation et le risque suicidaire. Les experts insistent sur le fait que ces violences peuvent être anonymes, persistantes, accessibles à un large public, et survenir dans des espaces habituellement considérés comme sûrs (domicile), ce qui supprime la notion de « refuge » pour les victimes.
Les compétences socio‑émotionnelles (empathie, respect, responsabilité) et d’auto‑régulation (gestion du temps, gestion des émotions, limitation de l’usage) sont mises en avant, ce qui s’aligne avec des travaux liant cyberviolence et faible empathie, ou usage problématique et faibles compétences d’auto‑contrôle. De même, les pressions liées à l’apparence, les contenus de mise en danger et les défis risqués renvoient à l’architecture même des médias sociaux (visuels, quantification des retours, mise en scène de soi, amplification des normes et de la recherche de sensations).
Les auteurs soulignent la double position des adolescents : souvent objets de violences et de risques, mais aussi potentiels auteurs ou relais de contenus problématiques ; d’où l’importance de compétences qui valent à la fois pour se protéger et pour ne pas nuire aux autres, dans une perspective de citoyenneté numérique et de droits humains. Ils notent également que certains risques très médiatisés (fake news, défis dangereux) n’ont pas été classés aussi haut par les experts, ce qui invite à creuser les raisons de ce décalage entre perception médiatique et priorités professionnelles.
Enfin, l’étude est limitée par son ancrage national (experts finlandais), l’absence de lignes directrices univoques sur les seuils de sélection en Delphi, et le caractère subjectif des jugements ; les auteurs appellent à des travaux complémentaires incluant la voix des adolescents, des approches spécifiques par plateforme, et des évaluations d’interventions ciblant les compétences identifiées.
Implications
Les résultats peuvent servir de base :
- à la conception de programmes d’éducation aux médias et à la santé ciblant en priorité le cyberharcèlement, les violences sexuelles en ligne, les pressions liées à l’apparence et l’exposition à des contenus provocateurs ;
- à la définition de curricula de compétences pour les adolescents (responsabilité, empathie, régulation, protection de la vie privée, recours à l’aide, évaluation critique des contenus et des relations en ligne) ;
- à l’information des parents et à la formation des professionnels (enseignants, travailleurs sociaux, soignants) sur les situations et compétences jugées prioritaires ;
- au soutien des politiques publiques visant une « meilleure internet pour les enfants », en articulant protection, participation et responsabilisation citoyenne dans l’environnement numérique.
En cas de difficultés sur Internet ou les réseaux sociaux (Cyberharcèlement, cyberpornographie…) n’hésitez pas à contacter e-enfance par internet ou par téléphone au 3018.



