Les influenceurs des réseaux sociaux : nouveaux acteurs de notre santé ?

Aujourd’hui, les réseaux sociaux font partie intégrante de notre quotidien. Mais au-delà des vidéos de chats ou de challenges viraux, ils sont aussi devenus une source essentielle d’informations… y compris sur la santé. Parmi les acteurs les plus influents de cet écosystème, on retrouve les « influenceurs » : ces personnalités suivies par des milliers, voire des millions de personnes, capables de façonner nos opinions, nos envies, et même nos comportements.

Mais quel est réellement l’impact de ces influenceurs sur notre santé ? Sont-ils des alliés pour de meilleures habitudes, ou au contraire, des vecteurs de risques ? C’est à cette question qu’a voulu répondre une équipe de chercheurs de l’Université d’Oxford, en passant au crible les études existantes sur le sujet.

On vous explique.

influenceurs

Méthodologie

Les auteurs ont mené une revue systématique, c’est-à-dire qu’ils ont passé en revue toutes les études scientifiques sérieuses publiées sur le sujet jusqu’en janvier 2023. Ils se sont concentrés sur des études dites « interventionnelles » : celles où l’on mesure directement l’effet de l’exposition à un influenceur sur un comportement ou un indicateur de santé.

Au total, 12 études ont été retenues (sur 5767 identifiées), couvrant quatre grands thèmes :

  1. Les comportements alimentaires des enfants
  2. L’insatisfaction corporelle (body image)
  3. La prévention des maladies infectieuses (grippe, COVID-19)
  4. L’anxiété et la comparaison sociale

Influenceurs et alimentation des enfants : attention aux pièges sucrés

Cinq études se sont penchées sur l’impact des influenceurs sur les choix alimentaires des plus jeunes. Le constat est sans appel : lorsque des influenceurs promeuvent des aliments riches en sucre ou en gras (snacks, sodas…), les enfants ont tendance à consommer davantage de ces produits, et ce, de façon significative.

En revanche, lorsque les influenceurs mettent en avant des aliments sains, comme les légumes, l’effet positif n’est pas au rendez-vous. Les enfants n’augmentent pas leur consommation de légumes, même si leur star préférée en fait la promotion.

Les chercheurs ont toutefois révélé un effet paradoxal intéressant : si un influenceur adoptant un mode de vie sédentaire fait la promotion d’un aliment malsain, cela peut paradoxalement pousser certains enfants à préférer des aliments plus sains (un résultat comparable a été identifié lorsqu’un influenceur en surpoids promeut un aliment trop calorique).

influenceurs

Corps parfaits et mal-être : le revers de la médaille

Quatre études se sont intéressées à l’impact des influenceurs sur l’image corporelle, notamment chez les adolescentes et jeunes femmes. Là aussi, le résultat est préoccupant : l’exposition répétée à des images de corps « idéalisés » (minces, musclés, retouchés) génère une insatisfaction corporelle, une baisse de l’humeur et une augmentation de l’anxiété.

Mais l’origine de ce mal-être n’est pas propre aux influenceurs. Une étude a montré que le simple fait de voir des images de « maternité idéale » (mères parfaites, bébés souriants, maisons impeccables) génère de l’anxiété chez les jeunes mamans, que ces images soient postées par des influenceurs ou non. Cela montre le poids des normes sociales véhiculées par les réseaux, au-delà du statut de la personne qui publie.

Influenceurs et prévention sanitaire : un potentiel à exploiter

Deux études ont examiné le rôle des influenceurs dans la diffusion de messages de santé publique, notamment pendant la pandémie de COVID-19 et la grippe saisonnière. Les résultats sont encourageants : les campagnes où des influenceurs relaient des messages sur l’hygiène (lavage des mains, port du masque, vaccination…) peuvent avoir un impact positif et mesurable sur les comportements de prévention.

Mais attention, l’efficacité dépend de la crédibilité de l’influenceur, de la clarté du message… et du contexte. Les chercheurs soulignent que les influenceurs pourraient devenir de précieux relais pour la santé publique, à condition d’être bien formés et encadrés.

De notre côté, nous pensons également que ce résultat est à intégrer dans un fonctionnement plus global des réseaux sociaux et notamment leur fonctionnement algorithmique. Lorsque des personnes suivent un influenceur, c’est souvent qu’ils en partagent les points de vue. Il est alors probable qu’un biais de confirmation soit convoqué et intervienne dans la formation ou la polarisation de leurs opinions.

influenceurs

Comparaison sociale et anxiété : un phénomène amplifié

Une étude s’est intéressée à l’effet de la comparaison sociale, ce réflexe qui nous pousse à nous comparer aux autres, souvent à notre désavantage. Les résultats ont montré que l’exposition aux contenus « parfaits » des influenceurs (vacances de rêve, vie de couple idyllique, réussite professionnelle…) accentue l’anxiété et le sentiment d’insuffisance, en particulier chez les jeunes adultes.

Limites des études : prudence avant de généraliser

Les chercheurs soulignent que la plupart des études existantes présentent des limites méthodologiques importantes :

  • Échantillons restreints (souvent des étudiants ou des volontaires recrutés en ligne)
  • Manque de diversité (peu de données sur d’autres groupes sociaux ou culturels)
  • Mesures parfois imprécises (auto-questionnaires, absence de suivi à long terme)
  • Difficulté à isoler l’effet « influenceur » du reste du contenu social

En résumé, il faut rester prudent avant de tirer des conclusions définitives. Mais les tendances observées sont suffisamment fortes pour appeler à la vigilance.

influenceurs

Conclusion : influenceurs, danger ou opportunité pour la santé ?

Cette revue montre que les influenceurs des réseaux sociaux ont un impact réel sur la santé, parfois négatif (alimentation, image corporelle, anxiété), parfois positif (prévention sanitaire). Ils sont devenus des acteurs incontournables de l’écosystème informationnel, capables de toucher des millions de personnes, souvent plus efficacement que les institutions traditionnelles.

Le défi, pour les pouvoirs publics et les professionnels de santé, est donc double :

  • Limiter les effets délétères, en luttant contre la promotion d’aliments malsains, la diffusion de normes corporelles irréalistes, ou la propagation de fausses informations.
  • S’appuyer sur les influenceurs comme relais, en les formant et en les impliquant dans des campagnes de prévention innovantes et adaptées aux codes des réseaux sociaux.

À l’ère du numérique, la santé publique doit apprendre à composer avec ces nouveaux « prescripteurs » d’opinion. Car, qu’on le veuille ou non, les influenceurs orientent d’ores et déjà nos points de vue et nos comportements.