L’interdiction des réseaux sociaux: une chance pour la science ?

Et si l’interdiction des réseaux sociaux pour les adolescents était finalement une chance pour faire avancer la science?

En décembre 2025, l’Australie est devenue le premier pays au monde à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Les plateformes sont désormais obligées de mettre en place des systèmes de vérification de l’âge, sous peine d’amendes pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens en cas de non-respect de cette nouvelle réglementation. Une loi historique et controversée qui a donné des idées à de nombreux autres pays.

Depuis, le débat public s’est cristallisé en deux camps opposés. D’un côté, les partisans de la mesure, qui invoquent la dégradation inquiétante de la santé mentale des adolescents australiens (une tendance amplifiée par la pandémie de COVID-19), avec une hausse notable de la dépression et de l’anxiété, en particulier chez les filles. De l’autre, les critiques, qui soulèvent des problèmes d’application, de respect de la vie privée, et pointent des précédents étrangers peu concluants. Une équipe internationale de chercheurs, qui vient de publier un article dans The Lancet, prend une position originale : « arrêtons de discuter des mérites de la loi, et demandons-nous comment l’évaluer sérieusement. »

On vous raconte.

chance pour la science

Pourquoi est-il si difficile d’évaluer cette politique ?

La question peut sembler simple : les jeunes vont-ils mieux sans réseaux sociaux ? Intuitivement, nombreux sont ceux qui y répondrait par l’affirmatif. En réalité, l’évaluation est un défi scientifique complexe. La santé mentale des adolescents est influencée par de nombreux facteurs (conditions socio-économiques, pression scolaire, dynamiques familiales…) qui rendent difficile l’étude de l’effet spécifique de la restriction. De plus, la loi ayant été votée sans concertation préalable avec les chercheurs, aucune donnée de base systématique n’a été collectée avant sa mise en œuvre.

Pour contourner ces obstacles, les auteurs proposent d’exploiter des études longitudinales déjà en cours dans les établissements scolaires, qui ont suivi des cohortes d’adolescents sur plusieurs années. L’idée clé est de comparer les évolutions en Australie avec celles observées dans des pays similaires (Nouvelle-Zélande, Canada, Royaume-Uni, États-Unis) qui n’ont pas adopté de telles restrictions. Cette comparaison internationale permettrait d’approcher ce qu’on appelle le « contrefactuel » — c’est-à-dire ce qui se serait passé sans la loi.

Que faut-il mesurer exactement ?

Les chercheurs plaident pour une évaluation en plusieurs strates. En premier lieu, des « indicateurs proximaux », visibles rapidement : les habitudes réelles d’utilisation des plateformes, les comportements de contournement (utilisation de VPN, partage de comptes, emprunt de profils d’adultes), et des états psychologiques immédiats comme la peur de manquer quelque chose (FOMO), le sentiment de connexion sociale, ou l’humeur quotidienne.

Mais l’évaluation ne doit pas s’arrêter là. Des « effets de second et troisième ordre » méritent également qu’on leur prête attention : les réseaux sociaux étant associés à une fragmentation du sommeil et à des perturbations du rythme circadien, une réduction de leur usage devrait, en cascade, améliorer les performances cognitives, l’attention en classe et les résultats scolaires. Ces indicateurs objectifs constitueraient une vérification indépendante des mesures subjectives de bien-être.

Les auteurs suggèrent également d’évaluer des effets moins évidents, comme la capacité des adolescents à distinguer un contenu authentique d’un contenu généré par intelligence artificielle, ou encore la réduction des distorsions de perception sociale liées aux images idéalisées qui inondent ces plateformes. Enfin, il faudra surveiller les « effets indésirables potentiels » : quels risques pour les jeunes LGBTQ+ ou isolés géographiquement, qui trouvaient sur ces plateformes des communautés de soutien ? Quels dangers liés à la migration vers des plateformes encore moins régulées ?

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Des précédents qui invitent à la prudence

L’article rappelle des expériences similaires menées en Asie. En Chine, dès 2021, les mineurs ont été limités à 3 heures de jeux vidéo en ligne par semaine. En Corée du Sud, une loi avait interdit aux moins de 16 ans l’accès aux jeux en ligne entre minuit et 6h du matin, de 2011 à 2021. Résultat dans les deux cas : une conformité partielle, des contournements massifs via VPN et partage de comptes, des effets mitigés (et une pression industrielle qui a progressivement érodé ces restrictions). La loi coréenne a finalement été abrogée.

Les auteurs soulignent qu’une des leçons à tirer est qu’une conformité imparfaite et l’adoption de comportements transgressifs peut quand même produire des effets significatifs pour les utilisateurs moyens.

Cependant, il apparait clairement que restreindre l’accès ne suffit pas. Sans réglementation parallèle sur la conception des plateformes, les utilisateurs frustrés migrent simplement vers des environnements équivalents, voire moins surveillés.

Ce que la loi ne fait pas (et devrait faire)

C’est le point central de l’article : la restriction d’âge ne s’attaque pas aux « incitations structurelles » qui rendent ces plateformes potentiellement nocives. Les réseaux sociaux sont conçus pour maximiser l’engagement, pas le bien-être. Sans mesures complémentaires, les jeunes trouveront des alternatives et continueront d’être exposés aux mêmes mécanismes.

Les chercheurs proposent trois leviers réglementaires complémentaires. D’abord, la transparence algorithmique : obliger les plateformes à rendre leurs algorithmes auditables, à proposer par défaut des fils d’actualité chronologiques (sans recommandations infinies), et à limiter les métriques de temps passé (à l’image des régulations déjà appliquées aux jeux d’argent en ligne). Ensuite, un devoir de vigilance formel (duty of care) : rendre les plateformes financièrement responsables des préjudices démontrables liés à leurs algorithmes de recommandation, comme on le fait pour la responsabilité de fabriquants de produits défectueux. Enfin, des restrictions sur le profilage des jeunes utilisateurs à des fins publicitaires, ce qui saperait directement le modèle économique fondé sur la maximisation de l’engagement.

Ces trois approches forment ensemble ce que les auteurs appellent une logique de « sécurité par conception » (safety by design) : construire des produits qui protègent les utilisateurs dès leur création, plutôt que de corriger les dommages après coup.

Nous avons déjà eu l’occasion de présenter notre point de vue sur ces mesures que nous jugeons illusoires et inapplicables à court terme [article].

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Une opportunité à ne pas manquer

En conclusion, les auteurs ne remettent pas en cause la loi australienne, mais insistent sur ce qu’elle devrait déclencher : une évaluation scientifique rigoureuse et indépendante de cette industrie, ainsi que des réformes réglementaires complémentaires. L’Australie devrait aussi chercher à coordonner son approche avec d’autres démocraties occidentales, pour éviter que les plateformes ne se réfugient dans des juridictions moins contraignantes.

La vraie question n’est pas de savoir si cette loi est bonne ou mauvaise, mais plutôt comment s’assurer qu’elle serve vraiment les jeunes, et comment la faire évoluer au fur et à mesure que les preuves s’accumuleront.

En France, une loi comparable est en train d’être votée pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. On assiste également à une confrontation stérile entre les partisans à cette mesure (qui fanfaronnent) et les opposants (qui boudent). Le 2 camps ne communiquent plus et chacun passe plus de temps à essayer de donner tort à l’autre qu’à tenter de construire un futur commun. Rien de concret pour les adolescents n’en ressort.

Alors au lieu de continuer à nous disputer, ressaisissons-nous et agissons.