Comment les lobbys du numérique influencent les politiques et la science

Nous vous proposons aujourd’hui un article original sur l’influence des lobbys du numérique sur la politique et la recherche scientifique.

En réalisant une revue de portée (scoping review), nous avons souhaité répertorier la littérature disponible (scientifique et non scientifique) sur l’influence des lobbys de l’industrie technologique dans deux domaines : la fabrique des politiques publiques numériques et la production scientifique.

Nous avons donc étudié des sources académiques, des rapports d’organisations de surveillance, des données de registres de lobbying européens et français, et des analyses journalistiques d’investigation, en nous intéressant principalement à la période 2015–2026.

On fait le point.

lobbys tech

Un lobbying sans précédent dans l’histoire industrielle

Le secteur technologique est devenu en quelques années le premier secteur lobbyiste mondial par les dépenses. Dans les marchés de référence que sont les États-Unis et l’Union européenne, la technologie est récemment devenue le secteur qui dépense le plus en lobbying toutes industries confondues, surpassant même des secteurs historiquement dominants comme les énergies fossiles, le tabac, l’industrie pharmaceutique et la défense. Il y aurait aujourd’hui au Parlement Européen davantage de lobbyistes de la Tech (890) que de députés (720) [source].

En Europe justement, les chiffres sont révélateurs. Avec 67 millions d’euros dépensés sur la période récente [source], les entreprises classées dans la catégorie « technologie » sont les plus actives en matière de lobbying auprès de l’Union européenne, devançant les secteurs bancaire et assurantiel (53,8 milliards), l’énergie (45 millions) et la chimie et l’agro-business (45 millions). Les dix premières entreprises numériques représentent à elles seules plus d’un tiers des dépenses totales, soit environ 40 millions d’euros. Meta serait le plus grand dépensier avec 8 millions d’euros par an, suivi d’Apple qui aurait doublé son budget pour atteindre 7 millions.

Aux États-Unis, l’accélération est également spectaculaire. Selon OpenSecrets, plus de 450 organisations ont fait du lobbying sur les questions d’IA, contre seulement 6 en 2016, soit une augmentation de 7 567 % [source].

Les stratégies d’influence politique : un répertoire d’actions protéiforme

La littérature identifie un ensemble de tactiques diversifiées, allant bien au-delà du contact direct avec les législateurs.

Le lobbying d’accès direct

Il consiste à multiplier les rencontres avec les décideurs, à fournir des drafts législatifs, ou à exploiter le phénomène de revolving door (passage entre sphère privée et publique). Parmi les tactiques documentées figurent le recrutement d’anciens élus comme lobbyistes, l’astroturfing (financement de campagnes civiques qui semblent indépendantes mais servent les intérêts de l’industrie), ainsi que des propositions de textes de loi envoyées directement par des lobbyistes.

L’enquête internationale citée mentionne notamment l’ancien président brésilien Michel Temer, qui aurait pu être recruté par Google pour influencer le Congrès sur la régulation des moteurs de recherche, ou encore le Tony Blair Institute, qui aurait relayé les intérêts d’Oracle après une donation importante de la firme. En Europe, la nomination d’Aura SALLA (ancienne directrice des relations institutionnelles chargée des affaires européennes au sein du groupe Meta) pour simplifier le Digital Omnibus [source], a également soulevé quelques questions éthiques.

Les réseaux de tiers

Ils permettent d’amplifier les messages en leur donnant une apparence d’indépendance. Le lobbying des grandes entreprises tech s’appuie sur le financement d’un vaste réseau de tiers, incluant des think tanks, des associations de PME et de startups, des scientifiques, des hommes et des femmes politiques, ainsi que des experts en droit et en économie pour faire passer leurs messages — souvent sans que leurs liens avec l’industrie ne soient divulgués. Un rapport du think tank ECIPE, par exemple, financé par Google, affirmait que le Digital Services Act entraînerait une perte de près de 85 milliards d’euros de PIB dans l’UE [source]. Ce chiffre a été largement utilisé dans les discussions politiques, sans que la source du financement ne soit systématiquement mentionnée.

Le contrôle des récits

Il constitue peut-être la stratégie la plus subtile. Ce qui est le plus frappant, c’est la manière dont les grandes entreprises tech tentent de contrôler le récit autour de la régulation des marchés numériques, en utilisant abondamment des think tanks, des figures de haut rang, des consultants et de la recherche académique. Leur nouvelle rhétorique consiste à soutenir publiquement de nouvelles règles, mais uniquement des règles souples, façonnées par elles-mêmes.

En France, nous avons connu récemment la réalisation du livret « voyage en numérique » en collaboration avec Google et Youtube, dont la parution a été célébrée par la Haute Commissaire à l’Enfance, et qui nous explique comment bien utiliser ces plateformes, mais pas comment nous en passer et encore moins quelles sont les plateformes alternatives.  

De même, au moment du vote de la loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs, de nombreuses voix se sont élevées contre ce projet en promouvant une Education aux Médias et à l’Information, sans apporter d’explications concrètes et réalistes sur sa mise en place et les résultats escomptés.

L’influence électorale directe

Cette stratégie prend une ampleur nouvelle, notamment aux États-Unis quand par exemple, en septembre 2025, Meta a lancé un super PAC doté de dizaines de millions de dollars pour soutenir des candidats supposément favorables à la tech lors des élections d’État et s’opposer aux réglementations émergentes sur l’IA [source].

Par ailleurs, les Hommes et les Femmes politiques savent parfaitement que leur exposition sur les réseaux sociaux dépend de la bonne volonté des grandes plateformes, et que c’est en partie grâce à cette exposition qu’il est possible de communiquer avec les électeurs (et donc d’être élu-e). Mieux vaut ne pas se mettre les plateformes à dos…

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Le cas européen : DSA, DMA et AI Act sous pression

L’Union Européenne constitue un terrain de jeu bien documenté de ce lobbying intensif, notamment lors des négociations du Digital Services Act (DSA) et du Digital Markets Act (DMA).

Dès que la Silicon Valley a appris que l’Union européenne préparait un texte ambitieux et contraignant pour les GAFAM, les tentatives d’influence et de manipulation n’ont pas manqué. En tout, plus de 150 réunions se seraient tenues et 19 millions d’euros auraient été dépensés (selon corporateeurope.org) pour peser sur ces deux textes [source].

Entre 2023 et 2025, les géants du numérique ont multiplié réunions et consultations à Bruxelles pour atténuer leurs obligations au titre du DMA, dépensant là encore des dizaines de millions d’euros. Cette pression a conduit à des résultats tangibles : les codes de bonnes pratiques et de meilleures pratiques permettent d’orienter la mise en œuvre des textes sans les rouvrir formellement, offrant des espaces de zones grises, où l’argument d’expertise prime, et où la preuve d’effort (audits, labels, rapports) pèse parfois plus que l’effet réel sur les utilisateurs ou la concurrence [source].

L’influence sur la recherche scientifique

L’influence sur les scientifiques suit une logique structurellement comparable à celle documentée dans les industries du tabac et pharmaceutique, mais avec des mécanismes propres au numérique.

Le biais de financement est bien établi dans la littérature générale, et nous avons déjà eu l’occasion d’écrire une actualité à ce sujet.

L’industrie tend à prioriser des axes de recherche centrés sur des produits commercialisables, à remodeler les champs de recherche en priorisant des thèmes soutenant ses positions politiques et juridiques ou encore à choisir des variables ou des méthodologies « favorables ». Les études financées par l’industrie peuvent alors être biaisées en faveur des produits du commanditaire. Une Scoping-Review Cochrane montre que les études financées par l’industrie produisent des conclusions plus favorables au sponsor avec un risque relatif de 1,34 par rapport aux études indépendantes.

Dans le domaine spécifique du numérique, Meta a publié des travaux affirmant que les fonctionnalités de Facebook facilitent le deuil, améliorent la longévité, favorisent le bien-être et mobilisent les électeurs dans les démocraties. Chacune de ces conclusions peut être vraie, mais elles constituent un ensemble incomplet qui crée une perception biaisée du bilan net bénéfices/coûts.

L’accès contrôlé aux données représente un levier particulièrement puissant dans le numérique, sans équivalent dans d’autres industries. La longue absence d’accès académique aux données des médias sociaux a été récemment assouplie via une collaboration entre Meta et des chercheurs académiques — mais tous les protocoles d’étude devaient être approuvés par Meta. Nous nous trouvons alors dans une situation que l’on peut qualifier de processus d’« indépendance par permission », alimentant un biais de publication. Ce mécanisme crée une hiérarchie entre chercheurs : ceux qui acceptent les conditions de l’industrie bénéficient d’un accès privilégié à des données massives, d’une visibilité accrue dans les revues et d’opportunités de carrière distinctives — ce qui conditionne structurellement les agendas de recherche.

Par ailleurs, l’accès autorisé à certaines données par les grandes plateformes ne permettent pas toujours aux chercheurs de réaliser des recherches dans des conditions satisfaisantes. Par exemple, une des premières études souhaitant investiguer le rôle des réseaux sociaux dans les phénomènes de polarisation politique, a conclu à un effet mineur de ces plateformes, tout en soulignant que le délai de 3 mois accordé pour accéder aux données ne permettait pas l’obtention de résultats certains.

L’ethics washing consiste à financer des recherches sur l’éthique de l’IA pour déplacer le débat de la régulation publique vers l’autocontrôle des entreprises. Les effets de cette influence sur la recherche sont visibles dans l’« ethics washing » de la recherche en IA, qui déplace la discussion de la régulation gouvernementale vers l’autorégulation par les entreprises [source]. En Europe, plusieurs think tanks financés par des acteurs du numérique ont participé à ce déplacement de cadrage lors des débats sur l’AI Act, en promouvant des approches fondées sur la conformité volontaire plutôt que sur des obligations contraignantes.

A la rencontre des conséquences politiques et scientifiques, nous avons pu assister à certaines manifestations d’influence lors de l’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs par l’Assemblée Nationale [source]. Lors de leur audition certains chercheurs ont ouvertement affiché leurs liens d’intérêts avec les firmes de la Tech (ou ont oublié de le faire [source]), influençant ainsi les résultats de la commission .

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Limites de la revue et contre-pouvoirs émergents

Plusieurs limites méthodologiques transversales ressortent de la littérature. L’opacité inhérente des négociations réglementaires rend difficile l’établissement de liens causaux rigoureux entre actions de lobbying et résultats législatifs. Les données des registres de transparence sous-estiment systématiquement les dépenses réelles, car les activités menées via des cabinets de conseil ou des think tanks intermédiaires n’y figurent souvent pas [source].

Il n’est pas encore une pratique standard pour les journalistes scientifiques de demander aux chercheurs s’ils ont reçu des financements ou des ressources de l’industrie tech lorsqu’ils travaillent sur un sujet lié à ce secteur.

Parmi les contre-mesures proposées par la littérature on trouve l’obligation de transparence des conflits d’intérêts dans les publications académiques, l’accès public aux données des plateformes sans condition d’approbation, la constitution de fonds de recherche mutualisés où les entreprises contribuent sans commanditer directement des études spécifiques, ou encore le renforcement des capacités techniques publiques indépendantes pour évaluer les algorithmes et les effets des plateformes.

Conclusion

L’industrie numérique a construit un système d’influence à plusieurs étages — lobbying direct, réseaux de tiers, contrôle de l’accès aux données de recherche, financement académique ciblé, ethics washing — qui agit simultanément sur les politiques publiques et sur la production des preuves scientifiques censées les éclairer.

Dans le domaine scientifique, le problème n’est pas nécessairement le financement de projets de recherche, mais le manque de transparence et la dissimulation de ces liens d’intérêts entre chercheurs et entreprises du secteur privé.

Ce double verrouillage, analogue au playbook historique du tabac [documentaire: la fabrique de l’ignorance] mais doté de ressources et d’outils sans précédent, s’observe aussi bien à Bruxelles, à Paris qu’à Washington. Le cas européen du DSA/DMA illustre comment même des ambitions régulatrices fortes peuvent être progressivement érodées par une présence asymétrique des intérêts privés dans le processus législatif.

Il est malheureusement désormais acté que les études scientifiques récentes indépendantes des grandes entreprises de la Tech, sont aujourd’hui extrêmement minoritaires, et que les données scientifiques actuelles inclues inévitablement un nombre croissant de résultats de recherches financées par les organismes qu’elles sont censées étudier.

L’enjeu central pour les prochaines années sera la capacité des institutions publiques à développer une expertise technique propre, indépendante, et à imposer une transparence effective, non seulement sur le lobbying lui-même, mais sur les conditions dans lesquelles la science qui informe la régulation est produite.