Les smartphones ont profondément transformé notre quotidien. Ils nous permettent de communiquer, de travailler, de nous divertir et d’accéder à une quantité immense d’informations. Mais cette présence constante des écrans a aussi un coût relationnel.
Dans de précédents articles, nous avons déjà abordé les conséquences de la technoférence (l’interférence de la technologie dans les relations humaines réelles, et notamment les relations parents – enfants).
Parmi les phénomènes qui préoccupent de plus en plus les chercheurs figure le phubbing, contraction des mots anglais phone et snubbing (« ignorer quelqu’un »). Le terme désigne le fait de détourner son attention vers son téléphone au détriment de la personne avec qui l’on interagit.
Lorsqu’il concerne les relations parent-enfant, on parle de phubbing parental. Une étude publiée en 2023 dans le Journal of Interpersonal Violence par Jinzhe Zhao et ses collègues s’est intéressée à une question encore peu explorée : le fait que les parents consultent régulièrement leur smartphone pendant les interactions avec leurs enfants peut-il favoriser l’agressivité chez les adolescents ? Les résultats suggèrent que oui, et révèlent également les mécanismes psychologiques impliqués.
On vous explique.

Une étude menée auprès de plus de 900 adolescents
Les chercheurs ont interrogé 914 adolescents chinois âgés de 10 à 17 ans. Les participants ont rempli plusieurs questionnaires évaluant :
- la fréquence du phubbing parental ;
- leur niveau d’agressivité ;
- leur sensibilité au rejet ;
- leur perception du climat scolaire.
L’objectif était de comprendre non seulement si le phubbing parental est associé à davantage d’agressivité, mais aussi pourquoi cette relation existe et dans quelles conditions elle est plus ou moins forte.
Quand le téléphone devient un signal de rejet
Selon les auteurs, le phubbing parental peut être interprété par l’enfant comme une forme subtile de rejet. Lorsqu’un parent consulte son téléphone pendant une conversation, l’adolescent peut avoir l’impression que ce qu’il dit n’est pas important ou qu’il n’est pas digne d’attention.
Cette idée s’appuie sur la théorie de l’acceptation-rejet parental. Celle-ci postule que les enfants ont besoin de sentir qu’ils sont aimés, écoutés et valorisés. À l’inverse, les expériences de rejet ou de négligence peuvent avoir des conséquences durables sur leur développement émotionnel et social.
Le phubbing n’est évidemment pas comparable à des formes graves de maltraitance. Pourtant, lorsqu’il devient fréquent, il peut envoyer un message implicite : « Mon téléphone est plus important que toi. » À long terme, cette accumulation de micro-signaux pourrait affecter la manière dont les adolescents perçoivent leurs relations avec les autres.
Plus de phubbing, plus d’agressivité
Les résultats montrent une association claire entre le phubbing parental et l’agressivité des adolescents.
Les jeunes qui rapportaient davantage d’expériences de phubbing parental présentaient également des niveaux plus élevés d’agressivité. Cette agressivité pouvait se manifester sous différentes formes : colère, hostilité, agressions verbales ou physiques.
Comment expliquer ce lien ?
Les chercheurs avancent plusieurs pistes. D’une part, les adolescents qui se sentent ignorés ou négligés peuvent éprouver davantage de frustration. Or la frustration est depuis longtemps reconnue comme un facteur favorisant les comportements agressifs.
D’autre part, lorsque les besoins émotionnels ne sont pas suffisamment satisfaits dans la famille, les jeunes peuvent développer davantage de difficultés relationnelles et de stratégies inadaptées pour gérer leurs émotions.

Le rôle clé de la sensibilité au rejet
L’un des résultats les plus intéressants de l’étude concerne ce que les psychologues appellent la sensibilité au rejet.
Cette notion désigne une tendance à anticiper, percevoir et craindre le rejet dans les interactions sociales. Les personnes très sensibles au rejet interprètent plus facilement des situations ambiguës comme des signes de désapprobation ou d’exclusion.
Par exemple, un adolescent sensible au rejet peut penser qu’un camarade qui ne répond pas immédiatement à un message ne l’apprécie plus, même si ce n’est pas le cas.
L’étude montre que le phubbing parental est associé à une augmentation de cette sensibilité au rejet. En se sentant régulièrement ignorés par leurs parents, certains adolescents deviennent plus vigilants aux signes de rejet dans leurs relations sociales.
Cette hypersensibilité agit ensuite comme un moteur de l’agressivité. Les jeunes qui s’attendent constamment à être rejetés ont davantage tendance à interpréter les comportements des autres de manière négative et à réagir de façon défensive ou hostile.
Autrement dit, le téléphone du parent ne conduit pas directement à l’agressivité. Il contribue d’abord à modifier la manière dont l’adolescent perçoit les relations sociales, ce qui favorise ensuite les comportements agressifs.
L’école peut-elle compenser ?
Les chercheurs se sont également intéressés au rôle du climat scolaire.
Le climat scolaire correspond à la qualité de la vie à l’école : relations avec les enseignants, soutien entre élèves, sentiment de sécurité, possibilités d’autonomie et ambiance générale.
Les résultats révèlent un effet protecteur important.
Chez les adolescents ayant une forte sensibilité au rejet, un climat scolaire positif réduisait l’association avec l’agressivité. En d’autres termes, lorsque les élèves se sentent soutenus par leurs enseignants et leurs camarades, les conséquences négatives de leur sensibilité au rejet sont moins marquées.
Un environnement scolaire bienveillant semble donc offrir des ressources émotionnelles capables de compenser partiellement certaines difficultés vécues dans le contexte familial.
Les auteurs suggèrent que les relations positives à l’école peuvent renforcer la confiance sociale, réduire le stress relationnel et améliorer les capacités d’autorégulation émotionnelle.
Un résultat surprenant
L’étude met toutefois en évidence un résultat inattendu. Dans les établissements où le climat scolaire était particulièrement négatif, les adolescents présentaient déjà un niveau élevé de sensibilité au rejet, indépendamment du phubbing parental.
Autrement dit, lorsqu’un jeune évolue dans un environnement scolaire défavorable, les expériences de rejet entre pairs semblent peser tellement lourd que l’effet supplémentaire du phubbing parental devient moins visible.
Ce constat rappelle que le développement psychologique des adolescents dépend d’un ensemble complexe d’influences familiales, scolaires et sociales.

Quelles leçons en tirer ?
Cette recherche souligne l’importance des interactions quotidiennes, même les plus banales. Quelques regards répétés vers un écran pendant une conversation peuvent sembler insignifiants pour un adulte, mais être interprétés différemment par un adolescent en quête d’attention et de reconnaissance.
Les auteurs ne concluent pas qu’il faut bannir les smartphones de la vie familiale. Ils suggèrent plutôt une utilisation plus consciente : éviter les interruptions numériques lors des moments d’échange importants, expliquer les raisons d’une consultation urgente du téléphone et préserver des temps de communication réellement disponibles.
L’étude rappelle également que l’école joue un rôle essentiel comme facteur de protection. Des relations positives avec les enseignants et les camarades peuvent contribuer à limiter les effets psychologiques de certaines difficultés familiales.
À l’ère du numérique, la qualité de l’attention accordée aux enfants pourrait finalement compter autant que le temps passé avec eux. Une présence physique n’est pas toujours synonyme de présence psychologique, et les adolescents semblent particulièrement sensibles à cette différence.
N.B.: cette étude a été réalisée avec des adolescents et adolescentes chinois-es et les résultats peuvent ne pas être transposables dans une culture occidentale.



