Le train-train quotidien, le rythme de nos vies, l’organisation de nos journées nous empêchent souvent de percevoir les changements lents qui nous entourent, comme la dégradation progressive d’une route qu’on emprunte chaque matin. C’est précisément ce type de découverte inattendue qu’ont faite les psychologues Valeria Pfeifer et Matthias Mehl en analysant conjointement plusieurs jeux de données : nous parlons, chaque année, environ 300 mots de moins qu’l’année précédente.
Alors, est-ce que c’est grave? On en parle ensemble.

Une diminution significative du nombre de mots
Le point de départ de cette observation est un écart troublant. Dans le cadre d’un rapport de réplication publié en 2025, les chercheurs disposaient d’estimations du nombre de mots parlés quotidiennement par 2 197 participants, obtenues grâce à des enregistrements audio ambiants passifs ,c’est-à-dire des captations discrètes de la vie sonore ordinaire des participants. Ces derniers, âgés de 10 à 94 ans, avaient pris part à 22 études conduites sur 14 ans, principalement aux États-Unis, mais aussi au Mexique, en Australie et en Europe. La moyenne qui en est ressortie alors était de 12 792 mots parlés par jour (un chiffre nettement inférieur aux 15 959 mots mesurés en 2007 avec la même méthode). Après avoir vérifié qu’il ne s’agissait pas d’une erreur de calcul, les chercheurs ont décidé de tester formellement l’hypothèse d’une diminution importante de parole dans le temps.
En reliant les estimations individuelles à l’année de collecte des données, ils ont mis en évidence qu’entre 2005 et 2019, chaque année écoulée correspondait en moyenne à 338 mots parlés en moins par jour (une estimation obtenue par modélisation bayésienne multiniveaux). À première vue, 300 mots, cela peut sembler peu. Et de fait, ce résultat avait d’abord été relégué au second plan dans une publication aux conclusions plus spectaculaires. Mais ces mots perdus s’accumulent : ce sont plus de 120 000 mots par an qui disparaissent de nos échanges verbaux, soit une réduction de 28 % du volume de parole quotidien entre 2005 et 2019. Ces mots perdus représentent de vraies conversations, grandes et petites, que nous n’avons plus. Avec qui ? Sur quoi ? De façon égale pour tous ? Les données ne permettent pas encore de répondre à ces questions.
Le numérique, un coupable idéal ?
La coïncidence temporelle entre cette baisse et l’essor de la communication numérique (comme les messageries instantanées, e-mails, réseaux sociaux) est frappante. Mais le lien de causalité reste à établir. Les échanges écrits compensent-ils les mots parlés perdus ? Les auteurs, en tant que psychologues, estiment que non : les conversations orales en face-à-face mobilisent des processus sociaux et cognitifs distincts, et produisent des bénéfices pour le développement des plus jeunes, la structuration de la cognition et le bien-être que les applications numériques ne peuvent pas aisément reproduire.
Pour explorer le rôle de la technologie, les chercheurs ont examiné si la tendance variait selon l’âge. Les jeunes étant plus enclins à substituer la parole par le texte, on pouvait s’attendre à ce qu’ils perdent davantage de mots. L’analyse confirme cette intuition : les participants de moins de 25 ans perdent 451 mots par jour et par an depuis 2005, contre 314 pour les plus de 25 ans, soit 44 % de mots en plus perdus chez les jeunes. L’âge et par extension l’usage des technologies, pourraient donc bien jouer un rôle. Mais il n’explique pas l’intégralité de la tendance : les adultes plus âgés, eux aussi, parlent de moins en moins. Cela suggère des facteurs plus larges, structurels, liés aux transformations profondes de la façon dont nos sociétés se rassemblent et communiquent et qui et qui concernent l’intégralité de la population.

Des conséquences multiples
Cette érosion progressive de la parole intervient dans un contexte déjà préoccupant. En 2023, le Surgeon General américain a officiellement qualifié la solitude d’épidémie, soulignant que l’isolement social est devenu un problème de santé publique de dimension sociétale. Les liens entre solitude et mauvais états de santé sont bien documentés, tout comme la relation entre quantité de conversations quotidiennes et bien-être. Parler moins, c’est se connecter moins. Chaque mot perdu érode un peu plus notre tissu de relations humaines.
Face à ce constat, les chercheurs appellent à mobiliser la science pour mieux comprendre ces évolutions lentes à l’échelle de la société, d’autant plus que la solution individuelle est à portée de main. Regagner 300 mots par jour, c’est une brève conversation dans un couloir avec un voisin ou un collègue, une blague partagée avec un proche, une réponse un peu plus développée à « comment s’est passée ta journée ? ». Des gestes minimes en apparence, mais qui pourraient contribuer à contrer, à l’échelle individuelle, une épidémie de solitude qui nous touche tous.
Le silence s’installe progressivement, mot après mot. Il est encore temps de reprendre la parole.



