Le rapport de l’ANSES sur les réseaux sociaux

Pour la nouvelle année, l’ANSES publie un document très conséquent sur les usages des réseaux sociaux numériques (RSN) et la santé des adolescents. Le constat actuel est que les réseaux sociaux exposent les adolescents à un faisceau de risques – sommeil perturbé, mal‑être psychique, troubles de l’image corporelle, cyberviolences et conduites à risque – qui s’additionnent surtout chez les plus vulnérables, ce qui justifie un encadrement actif par la famille, l’école, les plateformes et les pouvoirs publics.

​Le rapport d’expertise de l’ANSES cherche à démêler le vrai du faux parmi les rumeurs et fausses croyances qui circulent actuellement.

On fait le point

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Dangers pour la santé mentale et le sommeil

À l’adolescence, le sommeil joue un rôle central dans la maturation cérébrale, la régulation émotionnelle et les apprentissages scolaires. Les réseaux sociaux le fragilisent par plusieurs mécanismes : usage tard le soir, notifications nocturnes, contenu émotionnellement intense et lumière bleue des écrans qui retarde l’endormissement en perturbant la sécrétion de mélatonine.

Ceci aboutit à des couchers repoussés, une durée de sommeil écourtée, des réveils nocturnes plus fréquents, une somnolence diurne, une irritabilité et une baisse de l’attention en classe, avec des effets en cascade sur l’humeur et les performances scolaires.

​Les études recensées montrent un lien robuste entre usage intensif de réseaux sociaux et symptômes anxieux ou dépressifs, même si la causalité est complexe et bidirectionnelle. L’exposition répétée à des contenus anxiogènes, la comparaison sociale permanente, la peur de manquer quelque chose (FoMO)[article] et l’hostilité en ligne alimentent un climat émotionnel tendu.

Les adolescents déjà fragilisés – troubles anxieux ou dépressifs préexistants, faible estime de soi, difficultés familiales – utilisent plus souvent les réseaux comme échappatoire, ce qui peut soulager à court terme mais accroître à moyen terme l’isolement, les ruminations et la perte de contrôle.

Image du corps, conduites à risque et groupes vulnérables

Les réseaux sociaux « hautement visuels » (centrés sur photos et vidéos) renforcent l’exposition à des normes physiques irréalistes et filtrées. La publication et la retouche de selfies, l’abondance d’images de corps idéalisés et la culture du « avant/après », les images générées par IA favorisent l’auto‑objectification (regard sur soi comme objet à évaluer) et la comparaison sociale ascendante (se comparer à « mieux que soi »). Ces mécanismes augmentent l’insatisfaction corporelle, la surveillance permanente de son apparence et, chez certains jeunes, le risque de troubles des conduites alimentaires, en particulier chez les filles et chez les adolescents déjà en difficulté avec leur image corporelle.

De nombreuses études montrent que les RSN contribuent, parmi d’autres facteurs, aux troubles anxio‑dépressifs, en particulier chez les filles et les adolescents ayant déjà des symptômes ou des vulnérabilités psychiques.

​Les réseaux sociaux agissent aussi comme amplificateurs de conduites à risque : banalisation de la consommation d’alcool, tabac, cannabis, participation à des défis dangereux, adoption de comportements extrêmes pour obtenir visibilité et reconnaissance. [article]

L’exposition répétée à des pairs qui consomment ou se mettent en scène dans des situations risquées crée des normes implicites : « tout le monde le fait », ce qui renforce la pression à s’aligner, surtout chez les jeunes en quête d’intégration.

Certains groupes semblent particulièrement vulnérables : adolescents LGBTQIA+, jeunes avec TDAH, TSA, troubles du développement intellectuel, ou déjà suivis en pédopsychiatrie, qui cumulent stigmatisation, isolement et usage intensif d’outils numériques.

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Cyberviolences, harcèlement et sexualité en ligne

L’un des risques les mieux documentés concerne les cyberviolences : insultes, menaces, diffusion de rumeurs ou d’images humiliantes, usurpation d’identité, chantage, exclusion de groupes, jusqu’au cyberharcèlement répété dans le temps. Ces violences ne sont pas séparées du « monde réel » : elles prolongent souvent des dynamiques scolaires ou de quartier, et profitent de caractéristiques spécifiques du numérique : anonymat ou pseudonymat, omniprésence sur le téléphone, persistance et viralité des contenus. Les adolescents peuvent être tour à tour victimes, auteurs et témoins, dans des rôles mouvants encore mal compris.

​Les conséquences sont lourdes : augmentation des symptômes dépressifs et anxieux, altération du bien‑être, troubles du sommeil, conduites d’automutilation, idées suicidaires et parfois tentatives de suicide. Les filles sont davantage exposées à la cybervictimisation, tandis que les garçons sont plus souvent identifiés comme auteurs, même si ces catégories se recoupent. À cela s’ajoutent des formes spécifiques de violences sexuelles numériques : sexting non consenti, diffusion de photos intimes, sextorsion, « grooming » par des adultes, qui peuvent entraîner traumatisme psychique, honte intense et risque d’agression sexuelle hors ligne. [article]

Mécanismes d’usage problématique et spirales de dépendance

Le rapport préfère parler d’ « usage problématique »  plutôt que d’addiction, car il n’existe pas encore de consensus international scientifique pour classer l’« addiction aux réseaux sociaux » comme trouble psychiatrique à part entière. Les échelles utilisées convergent toutefois sur deux dimensions : impossibilité de contrôler le temps passé et conséquences négatives sur la vie quotidienne (sommeil, école, relations, santé mentale) [article]. La diversité des questionnaires complique néanmoins les comparaisons et invite à rester prudent sur les chiffres de « prévalence ».

Sur le plan psychologique, plusieurs boucles d’entretien sont décrites. Un adolescent en mal‑être peut se tourner vers les réseaux sociaux pour échapper à ses émotions (escapisme), recevoir du soutien ou se distraire, ce qui peut l’aider dans l’instant. Mais cette stratégie s’accompagne souvent d’une augmentation du temps passé en ligne, d’un recul des activités hors écran, d’un décalage du sommeil et d’une exposition accrue au FoMO, au cyberharcèlement ou à des contenus extrêmes [article]. Ces effets aggravent le mal‑être initial, qui pousse à utiliser encore plus les réseaux, formant une spirale difficile à rompre sans accompagnement.

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Recommandations pour les familles et les professionnels

Le rapport insiste sur l’importance de passer d’une logique de contrôle pure à une logique d’accompagnement. Les règles les plus efficaces sont celles qui sont co‑construites avec les adolescents : horaires d’usage, coupure des réseaux au moins une heure avant le coucher, pas d’appareils connectés dans la chambre la nuit, temps « hors écran » préservés (repas, devoirs, activités physiques), procédures en cas de cyberviolence. Le rapport insiste également sur la nécessité d’impliquer les jeunes dans la définition de ces règles afin de renforcer leur adhésion, leur sentiment de responsabilité et la crédibilité des adultes.

​Les échanges réguliers sur ce qui se passe en ligne – contenus vus, plaisants ou choquants, relations, pressions ressenties – jouent un rôle protecteur majeur. L’Anses insiste sur le fait que les adolescents doivent pouvoir parler d’un problème (harcèlement, diffusion d’images, contact inquiétant) sans craindre une sanction immédiate comme la confiscation du téléphone, qui risque de couper le lien de confiance. Le climat scolaire est tout aussi déterminant : programmes d’éducation aux médias et à l’information, dispositifs anti‑harcèlement, formation des équipes éducatives aux spécificités des violences numériques.

Recommandations pour les plateformes et les politiques publiques

Sur le plan technique, le rapport appelle à limiter les designs « addictogènes » ou trompeurs : défilement infini, notifications poussées, paramètres par défaut trop ouverts, structures qui exploitent délibérément la peur de manquer ou l’attrait de la récompense instantanée. Il recommande de renforcer la « safety by design » pour les mineurs : profils par défaut plus privés, outils de signalement simples et visibles, parcours de signalement et d’accompagnement mieux intégrés, réduction de la visibilité des contenus promouvant troubles alimentaires, automutilation ou suicide.

​Au niveau juridique, les textes récents (règlement sur les services numériques, lois françaises sur l’âge minimal, contrôle parental, droit à l’image, régulation des influenceurs) vont dans le sens d’une protection accrue, mais le rapport souligne la nécessité de veiller à leur application effective et à leur adaptation aux usages réels des 11–17 ans. Il encourage aussi le renforcement des dispositifs d’aide spécialisés (numéro 3018, associations) et le soutien à la recherche pour suivre l’évolution rapide des plateformes, notamment l’intégration de l’intelligence artificielle générative dans les contenus et les interactions.

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Dans l’ensemble, l’Anses ne plaide pas pour une diabolisation des réseaux sociaux, mais pour une approche lucide : reconnaître leur rôle positif potentiel de socialisation et d’expression, tout en agissant sur les leviers identifiés – sommeil, exposition aux contenus extrêmes, cyberviolences, designs persuasifs – pour protéger une période de vie particulièrement sensible et structurante.

Il reste à savoir si ces recommandations sont réalistes….