Depuis plusieurs mois, le débat fait rage dans le petit monde du numérique. Les projets de loi succèdent aux commissions parlementaires, les études scientifiques s’enchaînent et présentent des résultats contradictoires (empêchant la formation d’un réel consensus) et les positions des différents acteurs se polarisent chaque jour davantage.
Alors que différents pays ont déjà interdit l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15-16 ans, les députés français débattent de l’instauration de cette interdiction pour leurs jeunes concitoyens. C’est autour de cette question que se cristallisent les passions des politiques, des chercheurs et des acteurs de terrain. En effet, pour certains, il est nécessaire d’interdire les réseaux sociaux aux plus jeunes pour les protéger tandis que pour d’autres, l’interdiction ne résoudrait rien, l’essentiel étant l’Education aux Média et à l’Information (EMI), la régulation des plateformes et l’accompagnement des familles.
Qui a raison ? Faut-il interdire l’interdiction ?
On vous explique.

Les conclusions préoccupantes de la commission TikTok
La commission d’enquête parlementaire créée en mars 2025 par l’Assemblée Nationale avait pour mission d’étudier les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, après une montée des préoccupations liées aux conséquences de l’utilisation du réseau social sur leur santé mentale. L’objectif était d’analyser les mécanismes de captation de l’attention, l’exposition à des contenus dangereux, et de proposer des mesures pour renforcer la protection des mineurs. A ces fins, des dizaines de chercheurs, de psychologues, d’influenceurs, d’acteurs associatifs (…) ont été auditionnés.
Après six mois de travail, le rapport final publié en septembre 2025 est très critique : la commission conclut que TikTok fonctionne comme un « piège algorithmique » susceptible de nuire gravement aux jeunes, notamment en favorisant l’exposition à des contenus liés au suicide, à l’automutilation, à des troubles alimentaires et à la désinformation, ce qui contribue à des troubles du sommeil, une perte d’estime de soi, voire des phénomènes d’« addiction » …
Le rapport présente plusieurs recommandations :
- Interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, jugeant les protections actuelles insuffisantes.
- Imposer un « couvre-feu numérique » pour les 15-18 ans, rendant les plateformes inaccessibles entre 22 h et 8 h.
- Lancer une campagne d’information publique sur les risques liés aux usages numériques intensifs.
- Créer un délit de “négligence numérique” pour les parents qui n’encadreraient pas suffisamment l’usage par leurs enfants.
Le président de la commission a également saisi la justice pour “mise en danger de la vie” des utilisateurs, en pointant une modération insuffisante et des algorithmes qui enferment les jeunes dans des contenus potentiellement toxiques.
TikTok a fortement contesté les conclusions, rejetant le portrait dressé par les députés comme trompeur, tandis que l’enquête a alimenté des démarches judiciaires et renforcé les appels à une régulation européenne plus stricte des plateformes numériques.
Bref, on le voit (et même si cette enquête se concentrait sur TikTok), il est apparu que les réseaux sociaux pouvaient avoir des conséquences préoccupantes sur nos jeunes. Nous vous avons d’ailleurs partagé certaines études corroborant ces conclusions.
L’opposition de certains acteurs
Puisque la littérature scientifique n’est pas unanime sur les conséquences potentielles de l’usage des réseaux sociaux sur les utilisateurs, des voix se sont élevées contre le projet de restriction de l’accès à ces plateformes pour les enfants et les adolescents.
Ainsi, des chercheurs, des psychologues, des responsables associatifs et des élus (dont le Président de la commission TikTok) ont marqué leur opposition à cette idée. Pour eux, l’interdiction aurait des effets contreproductifs sur la jeunesse.
En se basant sur des recommandations scientifiques, ces acteurs avancent que les jeunes auront inévitablement, à un moment, accès à ces plateformes et qu’il convient de les éduquer à leur fonctionnement et aux pièges des algorithmes (EMI), dans un environnement protégé et en bénéficiant d’un accompagnement adapté. Priver les adolescents de réseaux sociaux, ce serait alors empêcher cette éducation et simplement retarder leur mise en danger.
Pour accompagner cette éducation aux médias et à l’information, ces acteurs appellent également à une modification du modèle économique des grandes entreprises de la tech ainsi qu’à un meilleur encadrement de leur fonctionnement en respectant notamment les règles européennes telles que le DSA.
Ces arguments semblent effectivement très pragmatiques et plein de bon sens. Pourtant, à y regarder de plus près, cette position peut également apparaitre utopique, fallacieuse et hors-sol.

Pourquoi l’EMI est-elle insuffisante ?
Parce qu’elle est génératrice d’inégalités.
Les raisons qui poussent les adolescents à consulter massivement les réseaux sociaux sont plurielles et complexes. Parmi celles-ci on évoque des facteurs psychologiques et sociaux.
Des études montrent par exemple que la satisfaction de certains besoins psychologiques fondamentaux comme le besoin d’appartenance, d’estime et d’autonomie conditionnent la propension à un usage important : lorsque ces besoins ne sont pas comblés, les adolescents peuvent utiliser les réseaux sociaux comme une stratégie d’évitement émotionnel ou de recherche de gratification immédiate, augmentant ainsi le risque d’usage problématique.
Séverine Ehrel a, quant à elle, mis en lumière le rôle de prépondérant du FOMO dans les Usages Problématiques d’Internet (PIU), ainsi que l’importance d’autres caractéristiques individuelles comme le trait d’anxiété et l’état de Flow.
Les données extraites de la cohorte Elfe contredisent un peu ces conclusions en avançant que les conditions socio-économiques des jeunes utilisateurs jouent davantage un rôle déterminant dans l’apparition de troubles de l’usage d’internet : les utilisateurs des milieux les moins aisés étant les plus vulnérables face aux pièges d’internet et des réseaux sociaux.
Un des objectifs de l’EMI est de renforcer préventivement les compétences psycho-sociales de jeunes internautes. Or, on sait aujourd’hui qu’en santé, c’est dans les milieux les moins favorisés que les politiques de prévention sont les moins efficaces, justement ceux les plus concernés par les PIU, remettant donc en question la pertinence de l’EMI comme stratégie de protection principale.
Au reste, en reprenant les conclusions de Séverine Ehrel et si l’on considère que des difficultés d’usage d’Internet seraient le fruit (le symptôme) de caractéristiques psychologiques individuelles, envisager que l’EMI seule puisse protéger nos enfants semble fallacieux.
Les grandes plateformes sont justement conçues pour exploiter nos vulnérabilités et combler certains de nos besoins. Tenir l’EMI comme le remède miracle aux problématiques de consommation numérique de nos jeunes occulte une réalité : il ne suffit pas d’être informé pour être protégé. Dans le cas contraire par exemple, aucun médecin ne consommerait du tabac. C’est bien parce que le tabac apporte une réponse à une histoire de vie singulière, qu’une personne (aussi informée soit-elle) fumera malgré les risques connus et encourus. Il en est de même pour les réseaux sociaux.
De ce point de vue, tout miser sur l’EMI reviendrait à protéger essentiellement les jeunes utilisateurs des milieux les plus favorisés et/ou exempts de certaines caractéristiques individuelles, générant ou entretenant ainsi des inégalités
Parce qu’elle est inapplicable.
Il est souvent reproché à l’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes de moins de 15 ans d’être une mesure inapplicable, et c’est probablement vrai, du moins en partie. Mais l’Education aux Médias et à l’Information l’est-elle davantage ?
Tout d’abord, il conviendrait de savoir si la responsabilité de cette éducation reviendra aux parents ou à l’Ecole. On me répondra certainement : les deux.
L’EMI, c’est un investissement en temps important, car il faut enseigner aux enfants les pièges d’Internet et des réseaux sociaux, les accompagner dans leur exploration et leur découverte, leur faire verbaliser leurs émotions et raconter les contenus visionnés, leur expliquer les vulnérabilités de notre cerveau exploitées par les plateformes, les aider à reconnaitre des fake news et les orienter vers des sources d’informations fiables, encadrer leurs publications, limiter leur usage…
Quel parent a aujourd’hui le temps de passer plusieurs dizaines de minutes chaque jour (voire plusieurs heures), à côté de son enfant pour surveiller ses navigations ? Objectivement, assez peu.
Nous avons publié, il y a quelques semaines un article qui présentait une étude sur le rôle du stress parental dans la consommation numérique des enfants.
Nous y rapportions que des parents stressés, submergés, avaient davantage tendance à utiliser les écrans comme nounous. Comment imaginer alors que ces parents pourront éduquer leurs enfants aux Médias et à l’Information alors même qu’ils manquent de temps pour les activités normales de la vie quotidienne ? Comment imaginer aussi que ces parents pourront éduquer leurs enfants aux Médias et à l’Information alors même qu’ils manquent déjà de temps pour passer des moments de détente avec eux ? Et comment imaginer encore que ces parents pourront éduquer leurs enfants aux Médias et à l’Information alors même que ces notions leur sont peut-être également étrangères ?
L’EMI pratiquée à la maison risque, encore une fois, d’être source d’inégalité sociale, pénalisant les enfants dont les parents sont très occupés.
Il reste alors l’option d’une EMI organisée par l’Ecole, comme cela est déjà un peu le cas aujourd’hui en France avec le CLEMI.
En 2024, 4.7 millions d’élèves auraient été concernés par une action académique d’éducation aux médias, soit environ 40% des élèves de la primaire, du collège et du lycée. Pour arriver à cette proportion d’élèves formés, l’Etat octroie au Réseau Canopé et au CLEMI un budget d’une centaine de millions d’euros.
Un peu plus d’un tiers des jeunes scolarisés avertis des risques liés au numérique, c’est bien, mais c’est encore loin de la totalité. Et les journées des élèves n’étant pas extensibles, sur quel temps ces enseignement seraient-ils réalisés ? Faudrait-il sacrifier les maths, le français ou l’Histoire pour apprendre à utiliser Internet ? Comment recruterait-on recruter massivement les intervenants manquants dans une administration qui peine déjà à mettre un enseignant dans chaque classe ? L’Ecole a-t-elle les moyens de ses ambitions ? Et surtout, quelle est l’efficacité à court, moyen et long termes de ces pratiques éducatives sur les conduites numériques des jeunes ? Il semble que la réponse à cette dernière question ne soit pas si évidente…

Parce qu’elle ne tient pas compte de la réalité cognitive
Considérer que l’EMI est efficace, c’est constater effectivement un changement de comportement vis-à-vis des grandes plateformes. Cela sous-entend que nous gardions tout au long de nos navigations une activité cognitive suffisamment importante pour juger, évaluer, critiquer chacun des contenus auquel nous sommes exposés.
Même si nous utilisons parfois les réseaux sociaux pour produire, créer ou échanger, il faut quand même constater que malheureusement, dans un grand nombre de cas, nous restons extrêmement passifs devant nos écrans. Nous swipons alors lascivement pour passer d’une publication à une autre, happés par les patterns des plateformes et contrôlés par les algorithmes, sans réellement réfléchir à ce que nous y faisons ou à ce que nous y regardons, comme hypnotisés.
Dans cet état de passivité cognitive, nous devenons plus vulnérables aux pièges des réseaux sociaux numériques, car notre cerveau aura davantage recours aux biais cognitifs et à différentes heuristiques pour interpréter la réalité avec un minimum d’effort. Dans cet état de passivité cognitive nous devenons plus vulnérables aux pièges des réseaux sociaux numériques, car notre esprit critique est moins aiguisé, moins à l’affût. Et enfin, dans cet état de passivité cognitive nous devenons plus vulnérables aux pièges des réseaux sociaux numériques, car notre motivation à les déjouer est considérablement émoussée.
On trouve ici une des principales limites à l’éducation aux médias : notre paresse cognitive. L’EMI suppose que en augmentant notre connaissance du fonctionnement des plateformes numériques et en comprenant le fonctionnement de notre propre cerveau, nous serions davantage en mesure de maitriser notre consommation numérique et ses conséquences. Ainsi (et c’est probablement vrai dans une certaine mesure), en acquérant des compétences psycho-sociales pertinentes, nous garderions la maitrise de nos navigations et nous protégerions nos opinions, nos croyances et nos idéaux.
Le problème est que cette assertion ne peut-être que partiellement vraie, pour deux raisons.
La première est la passivité cognitive dans laquelle nous nous projetons lorsque nous consultons les réseaux sociaux. En effet, pour que l’EMI soit efficace, il est indispensable de faire preuve d’une volonté d’appliquer ces connaissances ; cela nécessite un processus cognitif actif couteux : repérer les dark patterns, reconnaitre des pensées et des comportements automatiques ou biaisés, ou encore détecter des informations fausses ou erronées. Sur les plateformes numériques, tout est fait pour que vous n’ayez pas envie (ou que vous ne ressentiez pas le besoin) d’engager de tels processus et pour vous plonger dans la position d’un savant endormi (même s’il est probable que vos nouvelles compétences vous permettent parfois de vous éveiller, dans certaines conditions).
La deuxième raison réduisant l’efficacité de l’EMI est inhérente aux notions de climat normatif et de biais de simple exposition que nous avons déjà abordées dans de précédents articles. Le climat normatif désigne l’ensemble des normes, valeurs et comportements perçus comme majoritaires ou socialement attendus dans un environnement (en ligne comme hors ligne) et qui influencent fortement les attitudes individuelles par conformisme, souvent de manière implicite.
Le biais de simple exposition, quant à lui, décrit la tendance psychologique à développer une préférence pour des idées, contenus ou personnes simplement parce qu’ils sont vus de façon répétée, indépendamment de leur qualité ou de leur véracité. Combinés dans les environnements numériques, ces deux mécanismes renforcent la normalisation de certains discours ou certains comportements : la répétition accrue de messages visibles crée un sentiment de consensus, qui façonne le climat normatif et oriente progressivement les opinions et comportements des individus sans qu’ils en aient pleinement conscience.
Eduqués au numérique ou non, ces processus cognitifs influencent notre perception et notre interprétation du monde sans que nous en soyons bien conscients. Aujourd’hui, certaines plateformes ont explicitement choisi de promouvoir certaines idéologies (Meta et le masculinisme par exemple) ou sont utilisées pour manipuler des populations (scandale Cambridge Analytica, ingérence politique, propagande…). Les plateformes ont ainsi le pouvoir immense de déterminer les publications qui nous seront présentées et celles qui, au contraire, nous seront cachées, définissant ainsi le cadre conceptuel à travers lequel nous construirons nos croyances, nos certitudes et nos craintes.
Même si certains contenus sont de qualité sur les réseaux sociaux, il est donc (à notre sens) inopportun de les considérer comme un espace d’information nécessaire aux adolescents, tant ils sont noyés dans la désinformation, la mésinformation et la manipulation organisées.

Le choix de réseaux sociaux éthiques
Pour lutter contre ces plateformes dont le fonctionnement est basé sur l’économie de l’attention et l’utilisation de divers moyens potentiellement addictifs pour maintenir les utilisateurs le plus longtemps possible, certains experts conseillent le recours à des réseaux sociaux « éthiques » (ex. : Mastodon). Ainsi il ne serait plus nécessaire d’interdire l’accès aux réseaux sociaux numériques aux adolescents, mais simplement de les orienter vers ces plateformes alternatives.
Intuitivement, cela peut apparaître comme une bonne idée permettant de ménager la chèvre et le chou : on n’interdit pas les RSN aux adolescents en même temps que l’on sécurise leurs navigations. Malheureusement, il est fort probable que cette recommandation ne soit jamais appliquée par les jeunes utilisateurs.
En effet, à l’Observatoire Psycho-Social du Numérique, nous pensons d’une part que les habitudes sont déjà prises et qu’il est peu probable d’assister à un exode numérique massif des grandes plateformes actuelles vers ces plateformes plus confidentielles (condition indispensable pour que les jeunes y retrouvent leurs contacts) et d’autre part que notre motivation à rejoindre les réseaux sociaux populaires se fondent principalement sur le plaisir provoqué par les différents patterns qui les caractérisent.
Paradoxalement, c’est justement la conception de ces plateformes qui nous nuit en nous maintenant durablement en ligne, qui stimule exagérément nos émotions et qui altère notre compréhension du monde, qui nous plaît tant.
Il est donc raisonnable de penser qu’à l’instar d’une personne dépendante à l’alcool qui ne remplacerait pas ses boissons enivrantes habituelles par du vin sans alcool simplement « parce que c’est mieux pour elle », les adolescents (et l’ensemble des utilisateurs d’ailleurs) ne quitteront pas sans résistance les grandes plateformes hyper-stimulantes pour d’autres, plus « ennuyantes ».
Nous avons déjà eu l’expérience d’une migration massive d’utilisateurs de WhattsApp vers Signal, avant que finalement, tout le monde ne revienne docilement sur la messagerie de Meta.
La régulation des plateformes
L’argument induit par ce constat est alors celui de la régulation des grandes plateformes pour les rendre compatibles notamment avec les règlementations nationales et européennes (RGPD, DSA…).
C’est effectivement indiscutable : un réseau social accessible en Europe devrait en respecter les lois. Malheureusement, il faut se rendre à l’évidence et constater que l’application de ces textes se fait attendre, et cela ne devrait pas s’arranger dans l’immédiat.
Les explications sont aussi nombreuses qu’inquiétantes. La puissance des lobbies et l’infiltration des milieux scientifiques par les grandes firmes numériques sont déjà problématiques, mais la situation politico-économique est particulièrement alarmante.
Le Bileviathan est un concept développé par Asma Mhalla. L’autrice décrit une mutation profonde du pouvoir politique à l’ère numérique, résultant de l’imbrication croissante entre les États et les grandes entreprises technologiques. Inspiré du Léviathan de Hobbes, garant traditionnel de l’ordre et de la souveraineté, le Bileviathan en est une forme contemporaine et s’en distingue en reposant sur la donnée numérique, les algorithmes, l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques comme nouveaux instruments de gouvernement.
Pour Asma Mhalla, les Big Tech ne sont plus de simples acteurs économiques : elles participent à des fonctions régaliennes — sécurité, information, défense, régulation des comportements — tandis que les États dépendent de ces technologies pour exercer leur pouvoir. Cette co-dépendance installe une gouvernance techno-politique où la décision publique devient partiellement opaque, automatisée et guidée par des logiques de performance et de contrôle. Le Bileviathan pose ainsi des enjeux majeurs pour les libertés publiques, la démocratie et la souveraineté, en redéfinissant qui gouverne réellement et selon quelles règles, dans un espace où le privé et le public sont désormais indissociables.
Dans ces conditions, il est facile de comprendre les oppositions des gouvernements américain et chinois quant à la régulation de ces plateformes qui contribuent à leur puissance. En menaçant de nombreux pays d’une augmentation des droits de douanes le 2 avril 2025, Donald Trump a réussi à bouleversé les règles diplomatiques. De telles menaces ont également été proférées contre tout pays souhaitant entraver le modèle, le fonctionnement ou la rentabilité des entreprises américaines. Qui, dans ces conditions, décidera de réguler les réseaux sociaux américains au risque de se voir infliger des sanctions économiques par la plus grande puissance économique et militaire du monde ? A notre avis, personne (à moyen terme).
Tant pis pour la santé des adolescents.
Cette dernière phrase, volontairement cynique, traduit en réalité une forme de dépit face à certaines entreprises qui connaissent les dangers de leur plateforme mais qui, au nom de leur croissance économique et des intérêts financiers de quelques-uns, refusent de prendre des décisions visant à protéger les plus jeunes.
Faisant écho à la volonté de d’experts, certains réseaux sociaux affirment attendre une nécessaire injonction de l’UE pour instaurer un contrôle de l’âge des utilisateurs pour en réguler l’accès. Ces plateformes étant interdites aux moins de 13 ans, cette vérification permettrait de faire respecter cette restriction. On peut déjà savourer l’hypocrisie d’une telle position.
Mais il est de toute façon évident que les plateformes connaissent assez précisément l’âge de leurs utilisateurs, même lorsque ces derniers mentent lors de leur inscription. En effet, nous avions déjà présenté les travaux de Mishal Kozinski et l’exploitation de nos données personnelles. Il nous apparait donc impossible que ces plateformes ne soient pas d’ores et déjà capables de connaitre les âges réels de leurs utilisateurs pour leur en limiter l’accès, le cas échéant.
La régulation des grandes plateformes rencontre donc des oppositions socio-politiques très importantes qui limiteront certainement durablement l’application des textes européens visant à protéger nos adolescents. Parallèlement, ces sociétés qui semblent déjà en mesure de déterminer très précisément l’âge de leurs utilisateurs auraient la possibilité d’appliquer des mesures de protection, mais ces dernières seraient probablement préjudiciables à leur développement économique.

Accompagner les familles
Lorsque certains parlent d’interdire les réseaux sociaux, d’autres invoquent une éducation et un accompagnement des familles. Autrement dit, il ne serait pas nécessaire d’interdire l’accès des réseaux sociaux aux adolescents, il conviendrait simplement d’apporter les bonnes informations aux parents pour qu’ils accompagnent mieux leurs enfants dans la découverte du numérique. L’argument sous-jacent est que demander aux parents de faire respecter l’application d’une loi serait générateur de stress et de conflits, alors qu’accroître les compétences psycho-sociales des familles ne le serait pas, ou moins.
Nous avons déjà expliqué pourquoi nous pensons que cet argument provoquerait des inégalités importantes, mais par ailleurs, nous ne comprenons pas en quoi demander à des parents plus éduqués de faire respecter des règles frustrantes serait moins générateur de stress et de conflits.
Les parents ont besoin d’informations claires, et c’est d’ailleurs ce que nous nous efforçons de leur apporter à l’Observatoire Psycho-Social du Numérique. Ils ont également besoin d’être accompagnés, nous en sommes convaincus. Mais nous pensons qu’accompagner les parents, ce n’est pas forcément les laisser assumer seuls des décisions difficiles qui peuvent être difficiles à faire accepter et comprendre.
Accompagner les parents, c’est donc aussi leur transférer la responsabilité des interdictions et des régulations, et donc celle des potentiels conflits.
Une interdiction légale pourrait présenter l’avantage de constituer un cadre transactionnel que les parents pourraient décider de faire respecter (ou non) en déplaçant la responsabilité de cette décision sur une autorité extérieure, ce qui parait moins problématique.
Conclusion
À la lumière de ces éléments, continuer à présenter l’Éducation aux Médias et à l’Information comme la réponse centrale (voire unique) aux dérives des réseaux sociaux chez les adolescents relève d’une forme de déni. Non pas que l’EMI soit inutile : elle constitue un levier nécessaire, mais manifestement insuffisant face à des plateformes conçues pour exploiter nos vulnérabilités cognitives, émotionnelles et sociales, et ce de manière asymétrique selon les milieux sociaux. Miser exclusivement sur l’EMI, c’est faire peser sur les individus, les familles et l’École la responsabilité de se protéger d’outils dont la puissance dépasse largement leurs capacités de contrôle.
Dans un contexte où la régulation des plateformes se heurte à des intérêts économiques et géopolitiques majeurs, où l’accompagnement des familles risque d’accentuer les inégalités, et où les mécanismes cognitifs à l’œuvre rendent illusoire une vigilance constante, l’interdiction partielle des réseaux sociaux pour les plus jeunes apparaît moins comme une mesure archaïque que comme un dispositif de protection transitoire. Elle permettrait d’introduire un cadre clair, collectif et protecteur, en redonnant du temps au développement psychologique des adolescents, sans pour autant nier la nécessité d’une éducation critique au numérique.
L’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans votée le 26 janvier 2026 par les députés ne sera probablement jamais respectée par les principaux intéressés. Mais le statu quo n’était pas envisageable.
Il est probable que la solution la plus adaptée associe interdiction, régulation et éducation, ou qu’elle reste encore à inventer. Interdire les réseaux sociaux ne signifie pas nécessairement les méconnaitre. Des outils comme ceux proposés par Colibri / Tralalère familiarisent les enfants aux outils numériques, mais sans écran. Peut-être que de telles solutions pourraient devenir consensuelles et permettre aux adolescents de se préparer efficacement au fonctionnement et aux dangers des plateformes numériques sans avoir pris l’habitude de les utiliser.
Interdire n’est pas renoncer à comprendre, pas plus que protéger n’est infantiliser. Il s’agit plutôt de reconnaître lucidement que, face à des systèmes conçus pour capter l’attention et façonner les comportements, la liberté réelle suppose d’abord des limites. Tant que les plateformes ne seront pas structurellement compatibles avec la santé mentale des plus jeunes, faire porter l’effort uniquement sur leur capacité à résister relève moins de l’éducation que de l’abandon.



